La chute de l’or noir

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20 avril 2020, 18h, le cours du West Texas Intermediate (le WTI, le baril de brut américain de référence) commence sa chute. Il la terminera quelques heures plus tard en terrain négatif à -37,63 dollars. Du jamais vu. Mais que s’est-il réellement passé ce jour là ? Comment expliquer ce phénomène rare, où des détenteurs de barils ont été prêts à payer pour qu’on les débarrasse de leurs stocks ? Avec du recul, Conflits décrypte.

Le fonctionnement du marché pétrolier, particulièrement celui du WTI

Le prix d’un baril de pétrole, comme la plupart des produits de base, est déterminé en fonction de l’offre et de la demande. Alors que l’offre provient uniquement des compagnies extractrices de pétrole, la demande, elle, émane des raffineurs qui transforment le pétrole brut en produits utilisables par les clients finaux. Pour se procurer la matière brute, les raffineurs passent le plus souvent par des opérateurs de marché, des « brokers », dont l’activité est d’intervenir sur le marché pour acheter les quantités nécessaires au fonctionnement des raffineries ou pour revendre les excédents inutilisés. Ainsi, certains brokers peuvent aussi chercher à réaliser des bénéfices à court terme par des opérations d’achats et de reventes en jouant sur la volatilité quotidiennes du cours du pétrole. Ainsi, il n’est pas rare qu’une cargaison de pétrole change de propriétaire plusieurs fois avant de finalement être livrée à l’acheteur final. Le marché sur lequel s’effectuent ces transactions d’échanges physiques de barils de pétrole s’appelle « le marché spot ».

Mais il existe un second marché sur lequel s’échange des « barils de pétrole » ou plus exactement des contrats papiers représentant des barils de pétrole. On parle de « marché à terme » et de contrats futures car le pétrole est acheté et vendu « sur papier » d’après une valeur future estimée et, en règle générale, il n’y a pas d’échange physique du produit. Ces opérations permettent aux producteurs de vendre à terme (ou aux raffineurs d’acheter à terme) des quantités de pétrole à un prix fixé à l’avance, et ainsi de se protéger contre toute variation défavorable des cours. Pour le WTI, ces contrats futures sont mensuels et expirent ainsi autour du 20 de chaque mois. Il entraine ensuite la livraison du baril de pétrole le mois suivant. Prenons un exemple, le contrat future « WTI May ». Ce contrat arrivait à échéance le 21 avril au soir et entrainait la livraison physique d’un baril de pétrole autour du 20 mai pour celui qui en avait la possession à échéance. Les investisseurs qui se portent contreparties espèrent réaliser un profit en spéculant sur la volatilité des prix. Leur intérêt est d’apporter de la liquidité au marché pétrolier. Ils permettent ainsi de trouver des acheteurs ou des vendeurs de pétrole à tout moment, ce qui n’est pas toujours le cas sur le marché spot. Mais la forte progression de ces échanges de contrat futures, tout en apportant plus de liquidité, a entrainé une plus forte volatilité des cours. Dans les périodes de crise, comme celle que nous avons vécu fin avril, nous observons des phénomènes de sur réaction, le prix du baril a pu ainsi s’éloigner exagérément, tant à la
hausse qu’à la baisse, des fondamentaux du marché pétrolier.

Ce sont justement les échanges sur le marché à terme qui ont renforcé la chute du prix du WTI. En effet, quand un spéculateur achète un contrat future dans l’objectif de le céder à un autre opérateur, il s’engage par la même occasion à le livrer physiquement. Ainsi, le 20 avril, un nombre très important de spéculateurs détenait des contrats WTI May qui arrivaient à échéance le jour suivant. Ils étaient alors confrontés à un dilemme. Soit les vendre physiquement maintenant quitte à faire une moins-value, soit les stocker afin de les livrer plus tard tout en espérant une remontée des cours. C’est à partir de ce moment là que le marché s’affole… Mieux comprendre cette chute du prix du pétrole, nécessite de revenir sur les deux forces qui régulent le marché : l’offre et la demande.

La tension sur le cours du pétrole a commencé bien avant le confinement des pays occidentaux

Le 6 mars, l’Arabie Saoudite et la Russie décident de rompre le pacte conclu en 2016 à Vienne entre Riyad et Moscou qui visait à garantir un cours minimum du pétrole sur les marchés internationaux en limitant les quantités produites. La Bourse de Paris dévisse très fortement. Le pacte ne concernait pas uniquement ces deux pays, respectivement premier et deuxième exportateurs de pétrole au monde, mais on peut dire sans contestation que l’Arabie saoudite et la Russie sont les deux poids lourds d’un ensemble nommé « OPEP + ».

L’OPEP (organisation des pays exportateurs de pétrole), fondée en 1960, compte aujourd’hui treize membres, dont le plus puissant est le royaume saoudien. Le « + » désigne une dizaine de producteurs d’or noir, emmenés par la Russie, qui, après la chute des cours pétroliers entre l’été 2014 et début 2016, ont décidé de coopérer avec l’OPEP pour limiter de tels mouvements baissiers et faire remonter les prix de l’or noir. Au total, l’OPEP + regroupe 23 membres et ces derniers représentent 55 % de la production mondiale de pétrole. Depuis début 2017, ils sont liés par un accord de réduction volontaire de la production de 1,2 million de barils par jour, accord qui est régulièrement reconduit.

Mais, début mars, la rupture de cet accord de limitation de la production, entraine une guerre des prix avec comme objectif à moitié caché d’éliminer certains producteurs américains de gaz de schiste. En effet, l’émergence des États-Unis depuis quelques années en tant qu’acteur clé sur le marché mondial, au travers de la production de pétrole de schiste n’a fait qu’accentuer la pression à la baisse sur les prix, provoquant de nombreuses réactions de la part de la Russie et de l’Arabie Saoudite. Cet environnement concurrentiel et de tension sur les prix fait qu’avant même cette rencontre de début mars, les tensions entre la Russie, l’Arabie Saoudite et les Emirats Arabe Unis étaient déjà très palpables. Dans cette guerre de l’offre, un facteur est essentiel : le coût de production d’un baril. Selon l’EIA (Energy Information Administration), alors qu’il est en moyenne de 36,3$ pour un baril américain, il est de 17,3 dollars pour un baril russe et de moins de 10 dollars pour un baril saoudien. Avec un cours du baril bas, sur une longue période, les grands perdants seraient les producteurs américains, leurs productions devenant non profitables. Or, derrière cela, il y a aussi bien entendu un enjeu politique pour le président américain Donald Trump puisqu’une grande partie de ses électeurs sont issus d’états au sein desquels l’industrie pétrolière joue un rôle très important. Le 21 avril, au soir, Trump n’hésitera d’ailleurs pas à affirmer sur Twitter qu’il fera tout pour soutenir l’industrie pétrolière via un plan de soutien.

Cette intervention de Trump est importante car lors du mois précédent, et suite au désaccord entre la Russie et l’Arabie Saoudite, le cours du WTI, réputé moins sensible que le Brent (le cours de référence en matière de baril) à la géopolitique mondiale, s’était d’ores et déjà effondré, passant de 47$ à 24$ en moins de deux semaines. Un baril qui stagnerait de manière prolongée sous les 30$ auraient des conséquences importantes sur l’économie américaine.

D’un côté il permettrait à l’appareil industriel américain d’avoir accès à une énergie bon marché mais d’un autre côté il fragiliserait un certain nombre d’états dépendant de l’économie pétrolière. C’est dans cette optique que les membres de l’OPEP+, en partie sous la pression de Donald Trump, ont décidé de baisser la production de 9,7 millions de barils par jour. Mais pour le moment cette baisse de l’offre était et continue d’être inférieure à la chute de la demande. On l’estime à environ 23 millions de barils par jour par rapport à la même période 2019, soit une baisse de 20%.

L’impact du coronavirus sur la demande

Les volumes d’échange sur le marché à terme du WTI ont une influence considérable sur le prix du brut américain. Souhaitant profiter des prix bas, nombre de négociants ont acheté en au début du mois d’avril des contrats qu’ils souhaitaient revendre peu avant l’échéance, pariant sur une remontée des cours du brut. Or, suite à l’entrée en confinement de nombreux pays et des Etats-Unis, et la diminution importante des besoins en transports qui en a
découlée, la demande de brut s’est effondrée et les capacités de stockage outre-Atlantique, notamment à Pershing, lieu de livraison des barils de WTI, ont été rapidement saturées. Les détenteurs de ces contrats, pris au piège, se sont alors précipités pour vendre avant l’échéance, quel qu’en soit le prix. Le cours du brut WTI s’est alors effondré jusqu’à devenir négatif. Le calcul était simple : payer un acheteur ou avoir une livraison physique du baril quitte à payer un surcoût pour le stockage tout en ayant peu de visibilité sur une reprise de la demande. Le choix a été vite fait. S’en est suivi une perte sèche de plusieurs millions voire dizaines de millions d’euros pour nombre de négociants. Les producteurs préférant eux aussi payer plutôt que de couper la production. En effet, « il est difficile pour un producteur de réduire, et encore plus d’arrêter, un puits pétrolier. Des à-coups dans la production créent souvent des dommages irréversibles dans les couches géologiques et diminuent la productivité à long terme du puits. D’où la résistance de la production à la baisse et la suspicion que la “baisse de production” de l’OPEP n’était en grande partie qu’un stockage temporaire », expliquent Hervé Goulletquer et Stéphane Deo.

Très rapidement les premières conséquences tombent : fin avril, un des premiers courtiers mondiaux en pétrole, le singapourien Hin Leong, se déclare en faillite. Mais le secteur américain n’a pas été le seul à être impacté. De manière plus large, c’est l’ensemble de l’industrie pétrolière qui s’est retrouvée confronter à une chute impressionnante de la demande notamment à partir du moment où la Chine est entrée en confinement. Celle-ci fut la première touchée et son rôle dans la chute des prix du pétrole est primordial. Acteur majeur dans les importations mondiales de brut, la Chine représente près de 15 % de la consommation totale et compte pour 75 % dans la croissance de la demande de pétrole. L’économie chinoise ayant tourné au ralenti pendant quelques mois, les besoins en hydrocarbures ont considérablement chuté entraînant une chute de ses importations de brut. Les répercutions se sont ensuite enchaînées. La demande des autres pays asiatiques comme la Corée ou le Japon s’est effondrée, puis ce fut le cas en Europe, aux Etats-Unis et en Inde. Au total, le ralentissement économique mondial s’est accompagné d’une chute de la demande de brut, tirant naturellement le prix du baril vers le bas. Un marché fragile et une année 2020 qui ressemble plus à des montagnes russes qu’à un long fleuve tranquille.

Cet article a été écrit en collaboration avec Marc B.
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