Socotra, la fin d’une autarcie : l’exportation insulaire de l’enfer yéménite

Partisans du Conseil de transition du Sud, autorité rebelle de transition non reconnue internationalement créée en 2017, équipée par les Emirats Arabes Unis. Patrouille à Aden, capitale de facto des « sudistes », le 23 juillet 2019. Image issue du site South Front, photographie originale de Fawaz Salman pour Reuters.
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Partisans du Conseil de transition du Sud, autorité rebelle de transition non reconnue internationalement créée en 2017, équipée par les Emirats Arabes Unis. Patrouille à Aden, capitale de facto des « sudistes », le 23 juillet 2019. Image issue du site South Front, photographie originale de Fawaz Salman pour Reuters.

Socotra, la fin d’une autarcie : l’exportation insulaire de l’enfer yéménite

Illisible, complexe, inextricable, les qualificatifs regorgent au sujet de la coutume guerrière au Yémen, fruit de conflictualités successives, toutes de conjonctures spécifiques. Aujourd’hui, l’actuel dilemme yéménite de sécurité s’enchevêtre autour de multiples luttes, qu’elles soient djihadistes ou bien particularistes identitaires. La persistance de zones grises s’est renforcée d’interférences étrangères, et laisse percevoir au-delà de l’irrésolution d’une nation yéménite viable, le spectre de la partition territoriale. A cette sécession concrète, la pacifique île de Socotra voit des siècles de neutralité à leur tour, enlisés dans cet insoluble chaos aux multiples intensités.

Les prémices du Yémen moderne, l’écriture laborieuse d’une première expérience nationale

Nichée aux abords de la mer Rouge et du golfe d’Aden, la République du Yémen est un pays arabe, de culture islamique, une façade maritime incontournable entre Afrique et Asie. Son histoire moderne est empreinte d’un esprit contestataire très prononcé contre les ingérences et tentatives d’occupation de son sol. En effet, son peuple se soulève au Nord en 1918 contre les Ottomans, après 400 ans de colonisation de sa partie septentrionale. Ce succès fut avorté par l’immédiate conquête saoudienne de ce Nord yéménite.

Ce n’est qu’en 1962 qu’un coup d’Etat contre le pouvoir de Riyad est lancé. Le putsch est celui de sécessionnistes pilotés par l’Egypte nationaliste. Ce conflit par procuration est remporté à l’usure par cette dernière en 1970, donnant naissance à la République arabe du Yémen. Ce « Yémen du Nord » associe chefs tribaux, notables bourgeois et militaires. Un Etat islamique régit par la charia, reconnus par Riyad et l’Occident.

Le « Sud » subit lui la tutelle britannique. Initié en 1839, il s’agit du protectorat d’Aden. Des nationalistes « sudistes » créent l’émancipation armée en 1967. Elle permet de créer la République populaire et démocratique, d’essence marxiste soviétique, unique dans le monde arabe. Ce pays multiconfessionnel promeut alors l’éducation, un service de santé, l’égalité homme-femme. Ces Yémen ont alterné tensions et détentes, mais grâce à la Ligue arabe, le rattachisme s’opère début 1990. L’ex-président du Nord Saleh prend la direction du pays, mais ses réformes (élections, droits fondamentaux, propriété privée) crispent Riyad qui en rétorsion, finance la cause sud-yéménite. Saleh s’oppose lui à son vice-président Al-Beidh, réfractaire à la fusion des deux armées. Une guerre civile éclate en 1994, une seconde sécession du Sud se produit mais échoue très vite.

L’internationalisation à marche forcée du jeu confessionnel yéménite : une militarisation à la croisée des luttes

C’est dorénavant le facteur confessionnel qui est soulevé : une marginalisation ressentie par la communauté chiite Houthis la pousse dès 2004 à déclencher au Nord, une guérilla contre Saleh, proche de la monarchie sunnite. Les Houthis parrainés par l’Iran désirent retrouver l’autonomie d’avant 1962 au Nord. Soutenus par la majorité des forces armées yéménites, ils tablent sur une hétérogénéité nationale (55% de sunnites, 45% de chiites). Leurs offensives visent l’armée et ses milices, les forces saoudiennes, ou encore les salafistes d’Al Qaeda. Cette fragmentation du conflit pousse Saleh à l’exil après le Printemps arabe en 2011. Son successeur Hadi subit le même sort. Les violences permettent aux Houthis de prendre Sanaa début 2015, avec les forces loyales de Saleh, désormais allié au mouvement. Un gouvernement et un Conseil politique suprême sont instaurés.

En s’emparant du « Yémen utile » (des ports, provinces et le centre politique), les Houthis ont poussé une coalition sunnite menée par l’Arabie Saoudite (Égypte, Jordanie, Soudan, Golfe arabe), à intervenir militairement dès 2015, ce qui « a provoqué la pire crise humanitaire du monde » selon le représentant du Programme des Nations Unies pour le développement au Yémen. Les rebelles réclament le « Grand Yémen », des provinces frontalières saoudiennes perdues en 1934. Cet enlisement du commandement saoudien face aux chiites, démontre son impuissance. L’introduction d’Al Qaeda et de la succursale locale de l’Etat islamique témoigne de ce chaos.

A son tour Saleh complique les jeux, trahit les Houthis en s’alliant à l’Arabie Saoudite face au blocus qu’elle impose au Yémen dès la fin 2017. Ceux-ci l’assassinent à Sanaa. Ce blocus aggrave le sort de millions d’habitants (choléra, crise sanitaire, famine, raids aériens).

Une instabilité éparse, facilitatrice de la résurgence du combat restaurationniste sudiste

Voisin de la langue de terre de la Corne de l’Afrique, l’archipel yéménite de Socotra, une myriade éparse d’îlots en Mer d’Arabie, semble à première vue hermétique aux antagonismes en péninsule arabique. La position de cette pointe insulaire est pourtant géostratégique, en témoigne son statut antique de comptoir commercial. Partie intégrante du « Yémen du Sud » de 1967 à 1990, Socotra vit principalement de l’agriculture, de la paysannerie et de denrées halieutiques. Elle se distingue par un gentilé rural, imprégné de tradition islamique. De nombreux Socotris immigrent pour aller chercher du travail aux Emirats arabes unis (EAU), réputés proches de l’île. Des tentatives d’investissement dans les années 1990 échouent. L’unification yéménite permet l’établissement d’hommes d’affaires émiratis sur place, mais aussi d’Oman, du Qatar et du Bahreïn, dont l’intérêt pour l’île n’excédait alors, jamais plus que la curiosité, ou la construction de stations privatisées.

Mais le réveil de la révolte Houthi sur le continent bouleversa cette dynamique, et Socotra obtint par la force des choses, une valeur politico-militaire. Bien que l’état de guerre au Yémen se soit régulé autour de l’axe Est/Ouest, au détriment de la partition entre deux Etats du Nord et du Sud, cette seconde donnée est redevenue une problématique majeure. Le Conseil de transition du Sud (CTS), créé en 2017, est venu récemment complexifier les cartes en s’emparant d’Aden et d’une partie du Sud. Cet organisme ambitionne ni plus ni moins que la résurrection de la nation sud-yéménite. Son soutien immédiat par les Emirats Arabes Unis, allié à la coalition interventionniste de l’Arabie Saoudite, se fait d’abord en garantie de la pérennité de cette alliance. Pourtant, le parrain des « Sudistes » s’oppose à Al-Islah, la faction des Frères Musulmans au Yémen, appuyée par Riyad. Le CTS proclame une assemblée générale sudiste, et les dirigeants de plusieurs provinces du Sud, dont celui de Socotra, sont limogés car membres de ce parlement fantôme.

Les observatoires socotris sur l’environnement émirent des doutes sur les intentions émiraties, qui dès 2015, commencèrent à dispenser de visas les vols commerciaux, transporter des espèces endémiques, vendre des terres de propriétaires, en contraction des lois yéménites. Abu Dhabi recruta par la suite des centaines de Socotris qu’il arma et fit adhérer massivement au CTS. La médiation du Premier ministre, suite à la prise de contrôle émirati de l’île en 2018, permit d’obtenir le départ faussé des EAU, remplacées par des troupes saoudiennes. L’interposition fut saluée, mais la vente de terre à des non-yéménites, interdites à Socotra, a continué. Le manque de moyens se répercuta au niveau du salaire des soldats, dont les soldes sont inférieures à celles des militants du CTS, ce qui créé une division sociale. Malgré le soutien d’une partie des Socotris à leur gouverneur, les détracteurs sudistes dénoncent sa proximité avec les Frères Musulmans.

Cartographie des possessions territoriales des parties au conflit, extraite de l’article du 21 mai 2020 « Yémen: Socotra, l’impossibilité d’une île », pour le site d’actualité LeVif.

L’exception de Socotra, terrain géostratégique d’expérimentation politico-militaire

Cette implantation locale, jamais complètement éradiquée, malgré les années d’attentisme de ses militants, a vu dans le nouveau conflit Est/Ouest une occasion de renouveler son activisme armé. Entre début 2018 et l’été 2019, le CTS et sa branche d’élite du « Cordon de Sécurité », formée par les EAU, s’emparent par trois fois d’Aden, siège du gouvernement provisoire, jusqu’à encercler le palais présidentiel. Se retirant à chaque fois à la suite de médiations, ces forces rejettent le pouvoir épaulé par l’Arabie Saoudite.

L’ultime attaque sur la capitale de facto, en août dernier, voit les sécessionnistes s’emparer de la ville, puis conquérir une partie du Sud, à la poursuite de l’armée yéménite qui se replie plus à l’Est. Les vaincus sont bombardés par l’aviation émiratie, une première. Le CTS est désormais présent sur la majorité du littoral au Sud, et possèdent des points d’appui dans chacune de ses quatre provinces.

Entre temps, Socotra fut elle, le nouveau point de convoitise entre Emiratis et Saoudiens, dont l’alliance semble se déprécier au fil des conquêtes sudistes. L’île est l’objet en mai 2018 d’un arrivage massif de matériel militaire émirati, en troupes blindées et pièces d’artillerie, sans concertation préalable avec le Yémen. Ce fret aérien, au moyen du seul aéroport insulaire (ouvert en 1999), montre la vulnérabilité de Socotra avec l’extérieur.

Les EAU prennent alors possession de la capitale Hadiboh, de l’ensemble des ports et infrastructures administratives. Une base aérienne émirati avait été établie en 2016, première année de l’aide alimentaire des EAU à destination de l’île, grande oubliée du conflit. Cette prise de contrôle est rapidement subvertie par une intervention sans combats de l’armée saoudienne, qui restaure l’autorité gouvernementale. Une entente d’entraînement militaire conjoint résout le litige.

Cependant, le retrait présumé des Emiratis ne s’est jamais réalisé, Socotra étant éloignée de la zone en conflit. Quasi-autarcique, sa population occultée par le pouvoir central est réputée apolitique. Un ancien directeur de cabinet du président Hadi déclara « On a découvert qu’on avait une île quand elle devenue patrimoine mondial de l’UNESCO », en 2008. De nombreux reptiles, escargots et oiseaux, et en mer beaucoup d’espèces de poissons, crustacés, tortues et coraux se trouvent à Socotra. Elle est également caractérisée par le dragonnier, une plante monumentale qui permet aux habitants de teindre, peindre, mais aussi de médicament à partir de sa sève rouge, de couleur dite « sang de dragon ». Elle capte l’humidité et peut vivre jusqu’à 5000 ans, mais reste en péril.

Cliché de dragonniers de l’île de Socotra, sur le plateau Dixam ; © Javarman / Adobe Stock. Image extraite de l’article « L’île ensorcelante de Socotra, joyau menacé du Yémen » pour le site Zone Blanche, 11 avril 2016.

Un archipel en voie de politisation forcée, entre tourmente séparatiste et impuissance du pouvoir central

L’emprise insulaire des Emiratis s’est de nouveau manifestée, suite à sa rupture d’avec un accord entre le gouvernement yéménite et le CTS, conclu en novembre. Ce dernier prévoyait l’intégration de responsables sudistes au sein d’un nouveau gouvernement qui devait permettre à sa ratification, son retour à Aden. Cette résolution devait instaurer la paix entre Emiratis et Saoudiens, et donc raffermir la coalition anti-Houthis. Aïdarous al-Zoubaïdi, dirigeant du Conseil présidentiel du CTS, fut à l’origine le gouverneur d’Aden, fervent militant du Mouvement du Sud, premier mouvement armé contemporain pour l’indépendance du Yémen du Sud. La force de cet activisme tient à l’hétérogénéité politique de ses adhérents, entre marxistes, libéraux, socialistes, et salafistes.

Suite à l’échec de mise en place d’un gouvernement contenant des séparatistes, Zoubaïdi a proclamé le 26 avril, l’autonomie totale des provinces du sud du pays, ce que la coalition a immédiatement rejeté. Devenue une région à part entière en 2014, Socotra est également concernée par la déclaration des indépendantistes. Si les EAU faisaient autrefois montre de recul en négociant des cessez-le-feu et retrait sous conditions de ses forces, leur détermination semble avoir changé. Ces derniers ont refusé d’abandonner les sécessionnistes, l’autonomie autoproclamée demeurant de mise. La rupture au sein de la coalition ne fait dorénavant plus de doute, faute de compromis.

Sur les régions sudistes en métropole, une d’elle a accepté l’autonomie, deux autres partiellement, tandis que celles-ci à l’Est l’ont refusé. Une majorité de tribus de l’Est a signifié son soutien au Sud. Les forces de résistance du Sud se sont réemparé d’Aden, capitale de facto d’un Yémen du Sud virtuel. Des combats d’intensité inédite ont opposé dès le mois de mai, l’armée yéménite et les indépendantistes, la première cherchant à reprendre les territoires perdus suite à son retrait d’Aden l’année dernière. Elle tente depuis de reprendre ces terres acquises aux sudistes, qui en plus d’infliger de fortes pertes, parviennent à conserver leurs positions.

Situation sur le récent conflit territorial à l’Est d’Aden, entre le Conseil de transition du Sud (violet) et les forces gouvernementales yéménites (beige), mai 2020. Cartographie issue du compte Twitter « SanaaCenter ».

L’exclusivité d’une polarisation insulaire : une guerre par procuration à échelle localiste

Le gouverneur de Socotra, proche de la Turquie et des Frères Musulmans, a lui refusé toute autonomie pour son île. Néanmoins, la 1ere brigade de la marine yéménite a déclaré sa loyauté à la cause sudiste. D’autres bataillons de l’armée régulière désertent entre février et avril, brandissant l’ancien drapeau sud-yéménite, gage d’allégeance au CTS. Tandis que ces mutins sont accusés de corruption par Riyad, au moyen d’armes et de subsides importants afin d’acheter leur adhésion à la rébellion, Abu Dhabi affirme par la voie du CTS que les Saoudiens importent des mercenaires afin de mater la révolte, et emprisonnent journalistes et opposants politiques.

Echange du drapeau de la République du Yémen par celui de l’ex-République démocratique populaire du Yémen (ancien Yémen du Sud) à Socotra, mai 2020. Photographie issue du compte Twitter « MllerQuentin ».

Le basculement du « monde perdu » de Socotra, nouvelle pointe avancée des tensions au Yémen

Cette vague de déserteurs a généré une sympathie croissante après le ralliement de l’Ouest puis du centre insulaire le 3 mai, poussant la résistance locale à lancer une attaque sur Hadiboh, sans succès. Les contingents saoudiens envoyés sur place se retirent rapidement de Socotra, après un accord entre le CTS et les factions fidèles au président Hadi. Malgré cet arrangement local, les Sudistes s’emparent des bâtiments du gouverneur. Ce sont finalement des frappes saoudiennes qui poussent ces derniers à se retirer aux portes de la ville.

Des renforcements militaires ont aussi eu lieu du côté sudiste, malgré l’agrément de désescalade mutuelle, qui a permis de sécuriser la capitale et de rendre à chaque partie, son matériel de guerre. La pacification reste toute relative. L’Ouest ainsi que les montagnes centrales demeurent sous influence sudiste.

Représentation des positions militaires sur l’île yéménite de Socotra, entre le Conseil de transition du Sud au Nord-Ouest (bleu) et l’armée nationale yéménite (vert), mise à jour en juin 2020. Cartographie produite par le compte Twitter « SuriyakMaps ».

L’implication humanitaire émiratie, ou le dilemme des Socotris, entre souveraineté pauvre et ouverture anxiogène au développement

Désormais, le fracas des armes, totalement inédit à Socotra, a laissé place à un attentisme entre les parties, ainsi qu’aux spéculations. Les rebelles n’excluent pas une ingérence turque, Ankara soutenant Al-Islah, très présente sur l’île, tandis que la plus grande base militaire extra-turque se trouve sur les côtes de la Somalie proche, ce qui renforce ses suspicions. L’entente turco-saoudienne ne devrait se dévoiler qu’à long-terme, la crise par procuration en Libye étant largement génératrice d’ingérence internationale, et notamment turque, en reconquête militaire sur place.

Une manifestation pro-rebelle s’est tenue dans la capitale le 5 juin, rappelant entre autres l’implication capitale de la société Khalifa, dans l’assainissement et l’électrification des réseaux de l’archipel. L’extrême précarité et l’absence d’infrastructures saines, motivent cette implication. Cette réunion a été suivie de contre-rassemblements pro-gouvernementaux, privilégiant la continuité de la mainmise saoudienne, que l’ingérence d’Abu Dhabi, perçue comme génératrice de partition.

Socotra rencontre de nombreux problèmes liés au manque d’infrastructures dans les domaines de la santé, de l’éducation, mais aussi de l’acheminement d’électricité et de l’assainissement de l’eau. Des écoles sont édifiées/réhabilitées, des logements naissent, des rachats de terres inexploitables se concrétisent. Cet organisme humanitaire est dirigé par l’éponyme président des EAU, et a contribué à désenclaver « L’île du Dragon ».

Cette aide au développement prolonge une coutume de proximité historique entre les deux entités, une assistance amoindrie par le gouvernement yéménite, qu’il voit comme une ingérence, accélérée depuis l’amorce de la guerre en 2015. Ces investissements sont salués par nombre de Socotris, au grand dam du gouverneur, qui multiplie les rassemblements informels depuis début juin. La scission EAU/Arabie Saoudite est dorénavant consommée.

A gauche, tenue d’un comité de militants séparatistes sud-yéménites, coordonné entres autres par des officiers émiratis (drapeau), à Hadiboh, capitale socotrie, le 4 juin dernier. A droite, manifestation pro-gouvernementale d’habitants de la même ville le 8 juin, en atteste le portait de l’actuel président yéménite Mansour Hadi à gauche. Images extraites du compte Twitter « Mansour Ahmed ».

De profondes fractures au sein de la société socotrie, l’assurance de violences futures quelque soit le leadership étranger ?

Suite à l’affrètement militaire de mai 2018, beaucoup de Socotris perçoivent dans le départ – officieux – des Emiratis sous la pression internationale, une interruption dans le désenclavement insulaire. Le gouverneur, réputé proche du Qatar et de la Turquie, interdit tout projet de construction lié aux EAU ainsi qu’au CTS, qui a ouvert un bureau politique sur l’île en 2007. Frustrés, un grand nombre d’habitants rejoignent les rangs des séparatistes et ce dernier est décrié lors d’importantes contestations à l’été 2019, alors que le CTS s’empare de larges pans du Sud yéménite.

L’exploitation géopolitique de l’île entre certaines puissances s’est considérablement accélérée ces dernières années. La Somalie, qui n’arrive pas à se mettre d’accord avec le Kenya pour délimiter leurs souverainetés maritimes respectives, revendique Socotra qui n’est qu’à 250 kilomètres, île déjà utilisée par les pirates somaliens comme base de réapprovisionnement. Le Golfe d’Aden dans lequel se situe Socotra voit chaque année 25 000 navires transiter, transportant 12 % de la production mondiale de pétrole. Ce « monde perdu » compte plus de 300 espèces et plantes endémiques, dont certaines ont plus de 20 millions d’années. Une contraction de la violence pourrait mener à la destruction de ce patrimoine.

Demeurée géostratégique au fil des siècles, Socotra sort des simples considérations touristiques, d’une faune et d’une flore préhistoriques uniques, pour nouer à son tour avec la guerre. Si les escarmouches entre Saoudiens et Emiratis n’ont fait qu’une poignée de morts, il s’agit néanmoins d’un tournant pour le carrefour de Socotra et ses 50 000 habitants, à leur tour polarisé et divisé, chaque camp décriant l’ingérence adverse, feignant le jeu de puissances qui ne semble épargner personne. L’archipel vient de perdre son éminente neutralité, pour sombrer dans le bourbier du Yémen, et renforcer les doutes sur la crédibilité d’un seul et même Etat yéménite.

Cette terre immergée, pas plus grande que Cap-Vert, fut en effet épargnée par les différentes velléités des parties au conflit en péninsule yéménite. Le bouleversement de ce statut est sans aucun doute le plus récent basculement de cette guerre. Socotra est désormais une société fracturée, entre les gagnés à la cause séparatiste des EAU, et les nationalistes, épaulés par Riyad, qui au-delà de ce parrainage, soutiennent l’indépendance de leur île, délavée de toute ingérence.

Inauguration d’une école par la société humanitaire émiratie Khalifa, novembre 2019. Photographie extraite du compte Twitter « MllerQuentin ».

La préservation du particularisme socotri, lueur d’apaisement des crispations géomilitaires sur place

Avec plus de 100 000 morts en 4 ans, le Yémen pourrait devenir « le pays plus pauvre du monde » avec 79% de la population sous le seuil de pauvreté d’ici 2022. La réduction récente des Nations Unies de 75% de l’offre humanitaire au Yémen, rappelle que 90% des denrées proviennent de l’étranger, ce qui entraînera automatiquement une inflation de la plupart de ces produits.

Les esquisses de médiations à Socotra paraissent tenir, pour le moment. Mais les belligérants ne pourront se contenter à terme d’un statut quo, qu’il s’agisse de l’armée nationale, ou des séparatistes sud-yéménites, qui ont importé des combattants, et qui veulent désormais faire de Socotra, un sanctuaire de leur lutte restaurationniste. C’est peut-être ce peuple, de culture et de langue spécifiques, qui fera s’infléchir l’une de ces deux causes, de manière décisive. Toutefois, l’ouverture progressive de l’île pousse sa jeunesse à apprendre l’arabe, ce qui met en danger son dialecte millénaire socotri.

Occultée, voire méconnue, « la Galapagos de l’Océan Indien » possède encore une société civile qui demeure lucide sur les enjeux de son île. Une force de mobilisation pacifique supérieure aux armes, qui des siècles durant, n’ont jamais été entendu à Socotra. Celle qui désormais se politise à tambour battant, reste consciente que sa coutume antimilitariste reste ancrée dans la mémoire collective locale. Bien qu’insensible aux luttes Houthis et djihadistes, Socotra doit envisager son instrumentalisation par un nombre de nations en ingérence croissantes. A côté des Houthis chiites et des partisans d’un islam politique, alignés sur les pays arabes de la coalition, Socotra semble devenir un énième Yémen, cette nation de toutes les partitions, un pays impossible.

About the Author

Etudiant en Relations Internationales - Sécurité Internationale et Défense, passionné par les conflictualités militaires d'hier et d'aujourd'hui, la diplomatie et la géostratégie. Spécialisé sur les espaces géopolitiques d'Afrique (subsaharienne, Corne de l'Est, Grands Lacs), des Proche et Moyen-Orient ainsi que de l'Asie du Sud-Est.

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